2025 L’art du livre enluminé au Levant chrétien : Chypre, Le Caire, Jérusalem (Xe – XIIIe siècle) Nazionalità: Francia
Categoria: Storia dell’arte medievale orientale
Présentation de la recherche et résultats

Le projet récompensé par le Prix Marc de Montalembert 2025 aspirait à étudier les mécanismes de la création de manuscrits enluminés dans la région du Levant, entre le Xe et le XIIIe siècle. La cohabitation entre les communautés orientales à Chypre avait en effet été étudiée par des archéologues, des historiens et des historiens de l’art, mais le livre manuscrit n’avait pas encore été pris comme référentiel de ces interactions. Or, on connaît depuis longtemps les manières variées dont l’enluminure trahit parfois la rencontre entre des traditions religieuses distinctes, mais implantées dans les mêmes régions. Ce phénomène concerne bien sûr, au premier chef, les cultures chrétiennes du Levant, mais s’élargit aux contacts entre sociétés chrétiennes et musulmanes, dont les interactions artistiques sont désormais bien attestées.

Appuyée sur plusieurs collections majeures parmi lesquelles la Bibliothèque Vaticane, la British Library, la Bodleian Library, le Musée byzantin d’Athènes, la Staatsbibliothek zu Berlin et la Bibliothèque nationale de France (BnF), l’étude menée a contribué à lever un coin du voile sur une partie de la production manuscrite byzantine, qui demeure, à ce jour encore, méconnue. L’article qui paraîtra à l’automne 2026 dans les Cahiers de l’École du Louvre enrichira les remarques esquissées ici d’observations complémentaires, afin d’élaborer une vision de synthèse de cette tradition. À l’issue de ces recherches, plusieurs données majeures relatives aux axes de l’étude ont pu être mis en lumière : le fonctionnement des ateliers ; la relation entre images et textes ; le phénomène d’échanges artistiques ; et l’apport des études récentes appliquées aux matériaux du livre, qui rejoint d’ailleurs le premier point de mes travaux.

À de rares exceptions près, la production semble s’être limitée à des recueils de proportions modestes, sans pour autant en négliger le décor, en s’adaptant aux moyens de commanditaires peut-être moins fortunés ou impliqués dans d’autres entreprises édilitaires. Psautiers et tétraévangiles dominent la production, à l’exclusion des lectionnaires ; il en découle une certaine régularité dans l’ordonnancement des volumes et les relations entre textes et miniatures, surprises parfois par l’ajout de feuillets d’origines incertaines.

Les artisans se font discrets, ce qui est cohérent avec le reste de la production de langue grecque où copistes et peintres, dans le cas des manuscrits illustrés, sont rarement identifiés. Aucun toponyme précis ne se distingue, hormis l’île elle-même lorsqu’elle est mentionnée ou évoquée, et il faut bien admettre que la paléographie constitue souvent l’argument principal en faveur d’une attribution à Chypre.

Les contacts entre les populations de culture grecque et les autres traditions de l’Orient chrétien dont la présence est attestée par les sources littéraires – notamment syriaque – et leurs relations avec les autres centres artistiques du Levant peuvent être appréhendés à travers quelques menus détails iconographiques et stylistiques. Il reste à appliquer cette méthode à l’imposant corpus des décors ornementaux, dont une partie seulement a pu être explorée. Mais on retiendra quelques allusions à la culture visuelle de l’Occident latin, et la circulation de feuillets illustrés, issus de milieux latin et/ou byzantin, jusque dans le monde syriaque, à la faveur du déplacement des livres.

Les matériaux des livres eux-mêmes plaident en faveur des influences multiples qui se rencontraient dans la région de Chypre. Si la majeure partie de la production attend encore de analyses approfondies, deux manuscrits cypriotes de la BnF présentent ainsi, l’un et l’autre, des colorants rares qu’ils partagent avec des productions constantinopolitaines, mais également arabes, persanes et syriaques. Les analogies qu’ils présentent avec un manuscrit copié à Mistra, dans le Péloponnèse, quoiqu’ils aient été réalisés à plusieurs décennies d’écart et en des régions relativement éloignées, sont un indice supplémentaire de phénomènes d’échanges au sein d’une aire géographique où cultures latine et byzantine n’ont cessé, tout au long du Moyen Âge central, de s’enrichir mutuellement.

Biographie

Formé à l’École du Louvre en histoire de l’art et archéologie des mondes paléochrétien, copte et byzantin (2011-2014), François Pacha Miran a consacré ses recherches de master à l’École Pratique des Hautes Études – PSL au décor de la Bible de Paris, un manuscrit syriaque du VIe siècle conservé à la Bibliothèque nationale de France (2014-2016). Son mémoire, publié en 2020 aux éditions Geuthner, sera bientôt suivi d’un ouvrage de synthèse sur l’art du livre syriaque à l’époque abbasside, un thème vaste et inexploré auquel il a dédié sa thèse de doctorat à l’EPHE-PSL sous la direction d’Ioanna Rapti et Muriel Debié (2016-2021).

Chargé de collection auprès de la Collection chrétienne et byzantine – Photothèque Gabriel Millet à l’EPHE (2021-2022), il a ensuite conduit un projet de post-doctoral pluridisciplinaire financé par le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et accueilli par l’Institut national d’histoire de l’art (2022-2024). En collaboration avec le Département des Manuscrits de la BnF, l’Università degli Studi del Piemonte Orientale et l’Università degli Studi di Torino, il a coordonné l’analyse physico-chimique d’une centaine de manuscrits du Proche-Orient, chrétiens et islamiques, produits entre le VIIIe et le XVe siècle. La base de données qui rassemble les résultats de ces recherches, pilotée par l’INHA et la BnF, rend accessibles et exploitables des milliers de données inédites relatives aux usages de la couleur dans les ateliers du monde byzantin médiéval.

En parallèle de ses recherches, il a enseigné l’histoire de l’art byzantin à l’École du Louvre, à l’Université Panthéon-Sorbonne, à l’Université de Strasbourg et à Aix-Marseille Université, ainsi que l’histoire byzantine et la valorisation du patrimoine à l’Institut catholique de Paris – campus de Rouen. Aujourd’hui gestionnaire de l’Institut des Langues rares de l’EPHE-PSL, il enseigne le syriaque à l’École Normale Supérieure et intervient régulièrement à l’École du Louvre.

Publications (2025-2026)

L’art des chrétiens syriaques, Paris, Geuthner (Études syriaques 20) (à paraître, novembre 2026).

« Sign of Victory: Visions of the Cross in Syriac Illuminated Manuscripts », dans M. Bacci, G. Grigoryan et Th. Kaffenberger (éd.), Spaces, Landscapes, and Social Lives of the Cross in Medieval South Caucasus and Beyond, Leiden, Brill (à paraître, 2026).

« La mise en scène de l’écrit dans l’art du livre syriaque », actes du colloque « Spectacles d’écritures », organisé par Ch. Ragazzoli (CNRS) et C. Roche-Hawley (CNRS). Le Caire, Institut français d’archéologie orientale (à paraître, 2026).

« D’azur et d’or. Analyses spectrométriques des miniatures de la Bible de Paris », avec la collaboration de Maurizio Aceto, Angelo Agostino, Dafne Cimino et Guido Frison, Antiquité tardive 33, 2025, p. 81-98.

« Syriac, Coptic and Byzantine Iconography: a Shared Visual Heritage », dans Christine Chaillot (éd.), On Relations and Exchanges between the Eastern Orthodox (Chalcedonian) and the Oriental Orthodox (Non-Chalcedonian) Churches, Volos, 2026, p. 447-475.

« Folium in Persian and Islamic Manuscripts (15th – 19th Centuries): Historical Significance and Analytical Study », en collaboration avec Mandana Barkeshli, Maurizio Aceto, Maryam Shafiei Alavijeh, Amélie Couvrat Desvergnes, Francesca Robotti et Elisa Calà, Restaurator. International Journal for the Preservation of Library and Archival Material 46, 2025, p. 1-33.

« ‘‘Even the Prostitute Eats of It’’: An East Syriac Vision of the Eucharist », dans E. R. Chesley (éd.), Visual Cultures in Medieval Syriac Traditions, New York, De Gruyter (Sense, Matter, and Medium 13), p. 389-424.

« Patrons, Donors, and Workshops: the Making of a Syriac Lectionary », dans S. Dege-Müller, J. Karlsson, J. Gnisci, V. Pisani et A. Bausi (éd.), Manuscript Treasures from Afro-Eurasia: Patrons, Scribes, Readers and Collectors, Berlin, De Gruyter (Studies in Manuscript Cultures 46), 2025, p. 107-154.

Communications récentes

15 mai 2026 : « Syriac-Armenian Artistic Interaction in Light of the Manuscript Paris, BnF, Syr. 344 (15th c.), X Seminario di Studi sull’arte armena e dell’Oriente cristiano, Venise, Università Ca’Foscari.

14 novembre 2025: « Shaping the Lectionary: Liturgical Readings and the Genesis of Syriac Manuscript Illumination (11th – 13th century) », Yale Lectures on Late Antique and Byzantine Art and Architecture, Yale University.

16 octobre 2025 : « De Gabriel Millet à l’abbé Leroy. Apports de la Collection chrétienne et byzantine de l’EPHE à l’étude des manuscrits byzantins enluminés », avec Matthias Egger (doctorant, INHA), colloque « C’est Byzance ! » organisé par Ilaria Andreoli (INHA), Paris, Institut national d’histoire de l’art.